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11/11/2010

"S'ACCABADORA" LA FEMME QUI DONNE LA MORT

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Voici une pratique ancestrale qui avait lieu en Sardaigne afin d'abréger les souffrances et ne pas laisser souffrir des personnes en phase terminale de leur maladie, on va évoquer le nom qu'on lui donne aujourd'hui "L'EUTHANASIE".

On parlait de "S'ACCABADORA" comme d'un personnage de légende, mais aujourd'hui on peut attester qu'elle a réellement existée en Sardaigne, elle a été un des personnages ayant tenu un rôle très important dans toute la société Sarde comme l'était à l'époque, "s'Allevadora" qui elle était sage-femme et mettait au monde les bébés.

BANDE DESSINEE DAMPYR

"S'ACCABADORA"

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Depuis 1800 à nos jours, de nombreux écrits sont apparus concernant "S'ACCABADORA", soit pour confirmer soit pour nier la présence inquiétante de cette femme en Sardaigne, mais elle a réellement existé. Son nom Accabadora, viendrait de l'espagnol "ACABAR" qui signifie "finir", celle qui finit qui met un terme. 

De nombreuses thèses on été écrites, il y a même eu une bande dessinée n° 59, parue en fevrièr 2005 de la série "DAMPYR" qui s'intitule "LE TERMINATRICI" (on pourrait traduire par les finisseuses) et qui parle de cette pratique ancestrale.

ACCABADORA DE MICHELA MURGIA

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Un livre vient de sortir concernant cette pratique "ACCABADORA" de Michela MURGIA écrivain sarde que je viens de commander, une version qu'ont peut aussi trouver en audio, son livre va bientôt être adapté à l'écran, on peut commander ces livres en italien sur le site "IBS.T" ou "BOL.IT".

La tradition voulait que S'ACCABADORA soit appelée par la famille et agissait seulement dans des cas vraiment désespères. On l'appelait lorsque la personne malade était épuisée et agonisante, qu'elle n'arrivait pas à mourir, lorsqu'il n'y avait plus aucun espoir d'amélioration et que la personne souffrait beaucoup trop.

C'était une petite vieille dame, toute de noir vêtue enveloppée dans "SU MUCCADORI MANNU" un très grand foulard noir qui retombait sur ses épaules, elle sortait frôlant les murs à la tombée de la nuit ou l'on ne pouvait pas l'apercevoir.

Elle transportait avec elle un sac avec ses outils, un petit joug de boeuf symbole de fertilité, de mort et renaissance qui venait placé sous la téte du malade afin de l'aider sur le chemin qu'il allait devoir emprunter, ainsi qu'un marteau en bois "SU MAZZOCCU" (voir photo) qui est conservé au "MUSEE DE LURAS".

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Elle l'accompagnait dans les derniers instants de sa vie afin que son âme parte tranquillement, et pratiquait des rituels comme par exemple, réciter des prières et formules magiques, elle commençait par faire sortir la famille, enlever toute image réligieuse qui se trouvait dans la pièce, toute croix ou bijoux que le mourant possédait, puis une fois les saints sacrements donnés, elle pouvait commencer.

Site Internet sur S'Accabadora, article paru dans le journal "La Nuova Sardegna" qui est un journal sarde di 01-10-2008 :  

http://www.webalice.it/ilquintomoro/storia_tradizioni/acc...

Avec son "MAZZOCCU" marteau, s'accabadora donnait un coup sec un seul au malade, alors par contre il y en a qui disent sur la tempe, d'autres derrière la nuque, d'autres sur le front, cela interrompait ses souffrances et mettait fin à sa vie. Comme elle était arrivée elle repartait, silencieuse avec un regard de compassion à la famille de la victime.

DEFINITION DU MOT JOUG (GIOGO)

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De suite après avoir quittée les lieux la famille annonçait la mort en criant et pleurant, puis on l'habillait de ses habits on l'installait dans son lit les mains croisées avec le rosaire entre ses mains et quatre cierges aux pieds du li, la famille la veillait en priant.

JOUG DE BOEUF (jualeddu de boi)

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Lorsque j'étais enfant je résidais à BURCEI avec ma famille, en revenant d'acheter le pain, je me souviens avoir entendu des gens pleurer et chantonner, je me suis approchée et j'ai vu dans une maison on faisait entrer pour rendre hommage et dire adieu à la personne decedée.

Je ne sais pas pourquoi mais je suis entrée par curiosité certainement, j'ai vu dans la pénombre de la chambre le lit avec la personne défunte habillée avec un beau costume noir, dans ses mains un chapelet noir entrelacé.

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Autour du lit quatre gros cierges allumés sur des chandeliers argentés, tout autour la famille avec les pleureuses (des femmes qu'on payait pour venir pleurer le mort et évoquer la vie de ce monsieur en pleurant et criant, ça m'avait beaucoup choquée.

J'ai retrouvée une vidéo qui montre exactement la reconstitution de ce que j'ai vu à l'époque. Voici une émission "Antologia di Sardegna Canta" qui passe sur la première chaîne privée Sarde, elle montre différents extraits de chants, danses ainsi que des rites traditionnels comme une reconstitution de la mort avec ses rites qui avaient lieu en Sardaigne.

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Cette vidéo montre les femmes portant le deuil et "ATTITTENDI" (chants funèbres des femmes en Sardaigne) je ne sais pas le traduire mais c'est ce qu'elle disent pour le défunt ainsi que les pleurs. En effet ces lamentations en vers montrent la douleur d'une mère qui accompagne et confie son fils à Dieu, cela s'appelle "S'ATTITTU".

On voit aussi venir des personnes donner les condoléances, le monsieur dit en sarde " ayez de la patience pour les choses que nous envoie Dieu, qu'on le reconnaisse ou revoit dans la Sainte Gloire (au paradis)" on disait différentes phrases de reconfort à la famille.

RECONSTITUTION DES TRADITIONS

Elle ne demandait aucune rémunération elle le faisait gratuitement, c'était la plupart du temps dans les villages "L'ALLEVATRICE" ou S'Allevadora" la Sage-Femme qui aidait à donner la vie mais, aidait aussi lorsqu'il était nécessaire à l'enlever, en tout cas c'était vu par tous les Sardes, comme quelque chose de positif car elle abrégeait les souffrances des malades.

S'ACCABADORA

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Tout le monde savait ce qui se passait, aussi bien l'église que les autorités mais elles n'intervenaient jamais, c'était toleré, elle faisait aussi la médécine contre le mauvais oeil avec un verre d'eau, des grains de blé et des prières avec rituels. Elle guérissait aussi avec des herbes et des prières, elle enlevait le feu, les verrues, les gens la récompensaient en lui offrant de la nourriture.

"SU MAZZOCCU" MARTEAU ET JOUG

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S'accabadora était aussi appelée "la signora della buona morte", la femme de la bonne mort, on les appelait aussi "LE SACERDOTESSE DELLA MORTE" les prêtresses de la mort, on note que sa dernière apparition attestée, remonterait en 1952 à ORGOSOLO un village de la BARBAGIA.

Voici un autre livre qui s'appelle "EUTANASIA ANTE LITTERAM IN SARDEGNA". Sa femmina accabbadora. Usi, costumi e tradizioni attorno alla morte in Sardegna. La traduction serait "EUTHANASIE ANTE LITTERAM (AVANT LETTRE, SE DIT D'UN FENOMENE CULTUREL) La femme accabbadora, finisseuse. Us, coutumes et traditions autour de la mort en Sardaigne".

Ce livre a été écrit par Alessandro BUCARELLI, médecin légiste à l'Université de SASSARI, et Carlo LUBRANO, lui aussi médecin dans la même Université, il est édité par les éditions SCUOLA SARDA (école sarde). Le livre fait suite à une étude  approfondie et des documents retrouvés auprès du Diocèse Sarde, des églises ainsi que des musées.

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J'ai pu lire les commentaires de personnes l'ayant lu et elles sont toutes positives, elles l'ont trouvé criant de vérité. Cette méthode a été retrouvée aussi dans les coutumes des peuples Phéniciens mais aussi des Étrusques.

Voila c'est une note pas très gaie mais elle fait partie de la vie et du Patrimoine de la Sardaigne, j'en entendait parler au coin du feu gamine, lors des veillées de Noël lorsque les légendes et histoires nous étaient racontées en attendant que le Père Noël passe.

Voici une interview-documentaire réalisée par L'Antropologue Dolores TURCHI à Madame CONCAS du village de GADONI, elle nous raconde en sarde, le "modus operandi" de S'Accabadora auquel elle a assisté une fois. 

HO VISTO AGIRE S'ACCABADORA

(j'ai vu agir s'Accabadora, la nonna raconte ce qu'elle a vu)

Ou alors par des belles soirées d'été  avec le ciel étoilé, ma grand-mère maternelle vêtue de noir, elle portait le deuil de mon grand-père, après le dîner prenait sa chaise, on la suivait sur le pas de la porte ou ses voisines la rejoignaient. Elles commençaient par parler de la pluie et du beau temps, puis elles se racontaient ces histoires qui nous gamins nous terrorisaient mais nous aimions bien les écouter.

Je souhaite une bonne lecture et longue vie à tous.

A PRESTU . . .

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Commentaires

Bonjour Ornella,

Un grand merci pour cet article ("S'ACCABADORA" LA FEMME QUI DONNE LA MORT). Sa lecture a fait resurgir en moi un souvenir d'enfance qui m’apparaît maintenant très clair et qui 39 ans après résous l'énigme de la mort de mon grand père ...
Je m'explique.
Petit fille, malgré moi, j'ai assisté à cette tradition. Toute la famille était au chevet de mon grand père, lorsque j'ai entendu l'un d'eux dire "qu'il fallait le faire, va chercher su guale" (joug de beauf), j'ai longtemps pensé qu'on voulait faire du mal à mon grand père sans comprendre la signification de ces mots ... petit à petit ce souvenir s'était effacé de ma mémoire bien que la mort de mon grand père restait un moment énigmatique et empreint de tristesse !
En lisant votre article, je me suis souvenue de la peur et de la tristesse que j'avais ressenti, seulement à présent j'ai des réponses.
Aussi, 39 ans après, j'en discute avec ma mère qui me donne les détails de cette histoire ...

A bientôt,
Luisella

Écrit par : Luisella Fois | 21/11/2010

Ma chère Luisella,
Merci pour ton commentaire qui me fait très plaisir, et en même temps que cela fasse ressurgir des souvenirs (pas très gais) mais ils font partie de notre histoire, cela démontre parfois que nous avons tous des souvenirs d’enfance que nous avions du mal à comprendre à l’époque.
Tu as raison d’en discuter avec ta mère, moi je regrette beaucoup que ma mère ne soit plus là, car elle aurait beaucoup aimé retranscrire les souvenirs de ce qu’elle avait vécu en Sardaigne.
Elle nous disait qu’elle avait des souvenirs depuis l’âge de 3 ans, elle se souvenait de la période de la guerre et plein de belles histoires ou chansons, qu’elle nous racontait ou chantait, elle en a appris quelques unes à ma nièce qui s’en souvient toujours. Je pense qu’elle se serait mise à l’ordinateur et aurait même fait son blog, si elle avait eu un peu plus de temps pour elle.
Amitiés à toi et le bonjour à ta mère.

Écrit par : Ornella | 21/11/2010

Bonjour Ornella,
je viens de parcourir votre blog et j'aimerais savoir si vous avez plus de sujets, ou des références de livres ou sites internet concernant la femme sarde, sa position dans la société sarde.
Je vous remercie d'avance
Cordialement

Écrit par : chloé | 09/02/2011

Bonjour Chloé,
Je vous donne ces sites en Italien que vous pourrez traduire sur le site "REVERSO" de l'Italien au Français, il parle des "FEMMES ET SOCIETE EN SARDAIGNE EREDITE ET EVOLUTION", une étude faite par la REGION AUTONOME DE LA SARDAIGNE.
SITE : http://eprints.uniss.it/3990/1/Nuvoli_G_CapitoloLibro_1989_Ruoli.pdf
AUTRE SITE : http://translate.google.com/translate?u=http%3A//www.contusu.it/it/personaggi-e-storia-mainmenu-31/229&hl=it&langpair=auto|fr&tbb=1&ie=utf-8
J'espère vous y trouverez les rèponses à vos questions, mais je comptais faire une note sur la naissance, fiançailles, mariage et mort en Sardaigne.
A prestu.

Écrit par : Ornella | 10/02/2011

Salut Nella, pas mal cette note je l'avais pas vu.Bye bye

Écrit par : Bruno | 04/08/2011

Salut bruno,
Ravie que ça te plaise, c'est vrai c'est assez troublant...
Bises

Écrit par : Ornella | 04/08/2011

Cette même pratique traditionnelle d’euthanasie se trouvait aussi dans la région Nord-est du Brésil, aussi bien au Sertão qu’à la côte.
Prof. José Maria Tavares de Andrade, anthropologue brésilien à Université de Strasbourg – voir mon livre « Magie, ethnomédecine et religiosité au Brésil », l’Harmattan, Paris, 2013.

Écrit par : José Maria Tavares de Andrade | 18/01/2013

J'ai lu et prêté le livre de Michela Murgia. Il nous touche et toutes les précisions que vous apportez sont très intéressantes. Merci !

Écrit par : Dominique | 25/04/2013

Les commentaires sont fermés.